La taxe
d'habitation est-elle encore un impôt local ?
Rapport d'information N° 71 (2003-2004) - par M. Yves FRÉVILLE
commission des Finances, du Contrôle Budgétaire et des Comptes Economiques de
la Nation
La
taxe d'habitation n'est plus un vrai impôt local : la moitié des contribuables
ne paie plus ou ne paie que partiellement cet impôt qu'en fonction de leurs
revenus, sans que subsiste un quelconque lien avec l'impôt sur l'habitation voté
par les collectivités locales.
Un coin fiscal à la charge de l'Etat a été enfoncé entre la recette perçue par
les collectivités locales et l'impôt payé par les contribuables. Il représente
30 % de la taxe d'habitation assise sur les résidences principales et prend
essentiellement la forme de crédits inscrits au titre I du budget des charges
communes au titre des dégrèvements législatifs dont bénéficient les
contribuables locaux. Il revient donc à votre rapporteur spécial du budget des
charges communes, en application de l'article 57 de la loi organique du 1er août
2001 relative aux lois de finances, d'évaluer l'efficacité de cette politique
mise en place par étapes depuis 1982 et parachevée en 2000.
Cette politique de dégrèvements législatifs a une cause : la non-réforme de la
taxe d'habitation. Non seulement l'assiette de cet impôt, la valeur locative du
logement, est légèrement dégressive par rapport au revenu1(*) mais surtout ses
bases continuent à être évaluées en fonction des résultats, désormais totalement
obsolescents, de la révision de 1970. Les deux réformes proposées en 1990 par la
majorité d'alors - taxe départementale sur le revenu et révision des valeurs
locatives - n'ont pas été poursuivies par leurs initiateurs. Les mesures de
dégrèvements législatifs ont donc eu pour objectif de corriger une situation
jugée inéquitable pour des contribuables de plus en plus nombreux face à un
impôt que l'on ne savait comment réformer.
Cette politique a aussi une conséquence imprévue: c'est d'inciter à la
non-réforme de la taxe d'habitation ! Pourquoi réformer un impôt dont le poids a
été largement allégé ? Une double anesthésie des élus et des contribuables
locaux est en effet mise en place puisque les augmentations éventuelles de la
pression fiscale locale ont cessé d'être ressenties par la moitié des
contribuables-électeurs.
Cette politique a enfin un impact financier qui obère les relations entre l'Etat
et les collectivités locales. Sur le plan budgétaire, la montée en puissance des
dégrèvements législatifs, de taxe d'habitation mais aussi de taxe
professionnelle, au début de la dernière décennie ne pouvait qu'induire un
freinage de la croissance des dotations d'Etat.
Les dégrèvements législatifs, même s'ils sont d'abord des aides individuelles
apportées à certains contribuables, constituent également des « subventions
implicites » aux collectivités territoriales où résident ces contribuables. Ces
« subventions implicites » n'apparaissent pas dans les budgets locaux, leur
montant exact n'est même pas connu des élus ; elles n'en constituent pas moins
un transfert financier de l'Etat au bénéfice des collectivités dont la
répartition spatiale doit être rendue transparente, ne serait-ce que pour être
comparée à celle des autres dotations de l'Etat. Au moment où le principe de
péréquation vient d'être inscrit dans la Constitution, on peut utilement se
demander si ces subventions implicites ont un caractère péréquateur et si, en
favorisant les collectivités qui recourent le plus à l'impôt, elles ne vont pas
à l'encontre du principe de neutralité face aux choix fiscaux locaux qui fonde
le choix du potentiel fiscal comme critère de péréquation
Votre rapporteur spécial a déjà attiré à plusieurs reprises l'attention du
Parlement dans ses rapports concernant le budget des charges communes sur la
répartition des dégrèvements législatifs entre collectivités locales. Il lui a
semblé qu'une étude d'ensemble de cette question méritait d'être entreprise au
moment où l'on s'interroge sur ce que doivent être les ressources propres
nécessaires à la mise en oeuvre du principe d'autonomie fiscale des
collectivités locales : un impôt payé par l'Etat est-il encore une ressource
propre ?
Cette étude a été entreprise dans une terra incognita, à partir des fichiers
informatiques de différentes administrations et au niveau des 36.500 communes
françaises de métropole2(*). Il a fallu constituer au niveau communal un
ensemble cohérent de données fiscales et résoudre de nombreuses difficultés
méthodologiques3(*), la moindre n'étant pas la détermination du montant des
dégrèvements attribuable à chaque collectivité. Il a semblé à votre rapporteur
spécial que la découverte de cette terre inconnue pouvait s'effectuer à l'aide
de nombreux graphiques faisant apparaître à la fois l'extrême diversité des
situations locales et l'existence de tendances lourdes, telle la concentration
des dégrèvements dans les zones urbaines de province.
Cette étude a été effectuée à partir des données de 2001, dernière année pour
laquelle des résultats complets étaient disponibles lorsqu'elle fut entreprise.
Ce choix chronologique rend possible l'évaluation des conséquences de la réforme
des dégrèvements de taxe d'habitation intervenue en 2000 et l'utilisation des
statistiques établies pour la première fois par l'INSEE sur la répartition des
revenus dans chaque commune en 2000.
Après le rappel dans un chapitre premier des lignes directrices de la politique
des dégrèvements et de son coût pour l'Etat, trois questions seront
successivement posées :
Combien de contribuables bénéficient d'allègements de la taxe d'habitation et
comment se répartissent-ils entre les collectivités locales ? (chapitre deux).
Comment et en fonction de quelles variables se ventilent les subventions
implicites de l'Etat entre les diverses collectivités locales ? (chapitre
trois).
Cette répartition spatiale des dégrèvements législatifs a t-elle ou non un
caractère péréquateur ? (chapitre quatre).
Votre rapporteur spécial estime que les dégrèvements d'office constituent un
mécanisme pervers du fait de sa non-transparence. Il faudra envisager leur
suppression et le recyclage de leur montant en dotations d'Etat à caractère
péréquateur lorsque sera mise en chantier une réforme en profondeur de la taxe
d'habitation qui passe nécessairement par une révision des bases. Mais la
définition des lignes directrices d'une telle réforme dépasse évidemment le
cadre de ce rapport d'information. Votre rapporteur spécial s'est donc borné à
mettre en lumière les contradictions entre la pratique des dégrèvements d'office
et les autres objectifs de la politique de développement des responsabilités
locales et à émettre, en conclusion, diverses recommandations permettant d'en
atténuer les conséquences.
AVERTISSEMENT
L'étude présentée dans les chapitres deux à quatre a été effectuée à partir de
fichiers de très grande taille relatifs aux données communales de 2001. Il n'a
pas été possible de convertir les données de ces fichiers de francs en euros.
Source : www.senat.fr